Enquête participative sur le web : aide à la justice ou cybermilice ?

L’enquête participative consiste à se réunir nombreux pour traquer une personne ayant mal agit, et parfois même pour la punir. Sur la toile, ce type de réaction peut prendre une ampleur considérable grâce à (ou à cause de) la mise à disposition d’informations en public et à la vitesse de la propagation de celles-ci. Reste à savoir quels sont les limites, voire les dangers de ce type de comportement collectif ?

 

Dernièrement, nous avons pu assisté à ce genre de phénomène lors de l’histoire de Farid Ghilas, auto-surnommé « Farid de la Morlette ». Le jeune homme de 25 ans a publié fin janvier sur son compte Facebook une vidéo ou on le voit jeter Oscar, un chaton de 5 mois, contre le mur d’un immeuble.

Contre tout attente, le chat est en vie. Et comme il le souhaitait, le marseillais de la cité de la Morlette est très vite devenu célèbre…

 

Une réaction en 3 étapes 

 

1. L’indignation

Cette vidéo choque les internautes qui se déchainent sur les réseaux. En témoignent ces milliers d’insultes plus originales les unes que les autres, sur Facebook notamment :

Sans titre

 

En témoigne également un article du Monde.fr publié vendredi sur cette histoire et comptant parmi les plus partagés sur Facebook ces 30 derniers jours.
De plus, des pétitions réclamant une « condamnation exemplaire » sont créées, dont une sur la plateforme avaaz.org qui a récolté plus de 260 000 signatures.

 

2. La mobilisation

Mais la mobilisation des internautes ne s’arrête pas là. Très vite, des pages Facebook en soutien au chaton et d’autres contre l’auteur du crime ont été créées :

• « Soutien à Oscar, le chat martyre de Marseille » : près de 12 000 fans
• « Tous avec Oscar le chat martyre de Marseille » : 27 000 fans
• « Oscar le chat » : 46 000 fans

• « Prison pour Farid de la Morlette » : 15 000 fans
• « Contre Farid de la Morlette » : 17 000 fans
• Une page de près de 200 000 fans a été supprimée : « Pour que Farid de la Morlette aille en prison pour avoir tué un chat »

 

3. L’intervention

On assiste à une véritable intervention de la cybermilice lorsque, sur le forum américain 4chan (bien connu des hackers pour ses chasses à l’homme à grande échelle), un internaute demande l’aide de la communauté pour retrouver le tortionnaire de chats.

Cette enquête participative a porté ses fruits puisque selon la gendarmerie nationale, les signalements des utilisateurs sur Twitter ont permis l’interpellation à Marseille de l’auteur des faits.

Face à l’ampleur de la situation, la justice a du prendre une décision « exemplaire ». Farid de la Morlette s’est vu infliger, lundi 3 février, une peine d’un an ferme par le tribunal correctionnel.

Et les réactions ne se sont pas fait attendre…
• L’affaire est passée sur toutes les chaines d’infos
• Le propriétaire d’Oscar a reçu des appels du monde entier pour avoir des nouvelles du chat
• Antoine de Caunes a insulté Farid au Grand Journal…
• La SPA de Marseille et la Fondation Brigitte-Bardot, en pointe dans l’affaire (les deux organisations étaient directement impliquées dans le procès) ont vu leur popularité décupler sur Facebook.

 

La justice du web : de l’indignation à l’humiliation

 

En fait, ce phénomène d’enquête participative n’est pas nouveau. En Chine, ils appellent ça « human search engines ».
Les citoyens internautes se mobilisent pour retrouver toute personne qu’ils estiment « agir mal » pour l’humilier et parfois, pour la dénoncer à son patron ou à la police.
Quelques exemples :
• En 2010, une femme qui avait jeté un chat dans la poubelle a été retrouvée par les internautes et traduite en justice. Elle a aussi reçu des centaines de menaces de mort.
• Même sentence en Chine, pour une femme qui avait publié une vidéo érotique dans laquelle elle écrasait un chaton à coups de talons aiguilles…
• Plus récemment, une vidéo montrant des jeunes martyrisant un handicapé a créée le buzz et les représailles ont déjà commencé…

Mais quelles sont les limites de ce phénomène ? Et que signifie exactement « agir mal » ?
On a pu assisté à des débordements, comme lorsque des internautes du monde entier se liguent pour des lynchages publics pour des raisons qu’on peut qualifier de douteuses. Ce fut le cas de Justine Sacco, traquée sur le web pour un tweet stupide.

« Je vais en Afrique. J’espère que je ne vais pas attraper le SIDA. Je plaisante. Je suis blanche ! »

La justice du web peut frapper n’importe qui, n’importe comment. Il suffit d’avoir un handicap ou d’avoir de se montrer ridicule une seule fois… Et parfois, le lynchage n’a aucun but moral.
Comme le montre l’histoire de Jessi Slaughter, une jeune fille de 11 ans qui a publié une vidéo d’elle qualifiée de ridicule. Elle a alors a été poursuivie par la meute sur 4Chan qui avait retrouvé son identité et son adresse postale dans le seul but de se moquer d’elle.

 

Une dérive potentiellement dangereuse 

 

Le phénomène de meute a toujours existé, mais il prend une toute autre ampleur avec Internet.
Au delà de la mobilisation et de l’indignation collective, l’appel à la vengeance ou à l’humiliation peut être dangereux. Dans certains cas, cela peut même s’apparenter à de l’hystérie collective compte tenu des réactions disproportionnées auxquelles on assiste (l’histoire la plus représentative étant l’affaire de Hautefaye en 1870, racontée dans le roman de Jean Teulé, « Mangez le si vous voulez »).
Le danger, c’est que ce genre de réaction en chaine devient vite incontrôlable et sort du domaine « virtuel ».

De plus, cela montre le pouvoir de l’humain, capable de détruire la vie privée d’autrui en un instant, de dénoncer n’importe qui et de mettre une véritable révolution en marche.

La preuve en est que finalement, Farid de la Morlette méritait un an ferme, mais sa peine est tout de même démesurée par rapport à d’autres actes plus graves et moins punis. L’influence des internautes a « dicté » la décision de la justice : les juges sont habituellement cléments avec les actes de violence sur animaux. Mais la mobilisation mondiale a poussé la justice à faire un « exemple ».

 

Une éducation nécessaire ?

 

Je pense qu’il est nécessaire de prendre conscience du danger pour se protéger au mieux et pour acquérir une meilleure connaissance de l’univers du web, dont les règles changent chaque jour.

Car finalement, le web est ce qu’on en fait. Si nous ne le maîtrisons pas, il ne le fera pas pour nous. Il est donc primordial de trouver un équilibre commun.

Il faut surtout penser au long terme. Les futurs internautes sont les enfants d’aujourd’hui. Et c’est dès maintenant qu’il faut les prémunir pour pouvoir vivre avec le web en toute sécurité. Mais sommes-nous tous aptes à éduquer nos enfants au web de façon rationnelle ? Ne vaudrait-il pas mieux que cela fasse lieu à un véritable apprentissage dans un cadre scolaire ?