Rachat de WhatsApp : Facebook ou la stratégie du Chipleader

Rounders

On dit que dans la nouvelle économie, s’il n’y a pas de produit, c’est que le produit, c’est toi.

On dit qu’autour d’une table de poker, si au bout d’une demi-heure tu n’arrives pas à identifier le pigeon, c’est que le pigeon, c’est toi.

 

Ce n’est sans doute pas la première fois qu’une métaphore vient mettre le monde des affaires à côté de celui du poker. Les similitude sont évidentes, mais comprises uniquement par ceux qui ont le goût du Texas Holdem No limit.

 

 

No limit, c’est le mot qui vient lorsqu’on apprend la nouvelle : Facebook a dépensé 19 milliards de dollars pour acquérir WhatsApp, un service de messagerie mobile.

Je ne sais pas pour vous, mais moi, je n’arrive pas à conceptualiser une somme pareille. D’abord est-ce qu’une somme pareille existe en vrai argent ? On a l’impression d’être dans un grand jeu de société, comme si ce n’était pas des dollars mais des billets de monopoly ou des brouzoufs.  En fait je ne vois pas de différence entre 16 milliards et 600 milliers de millions de milliards si vous voulez. C’est aussi inconcevable.

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Cela me rappelle la différence (énorme) entre les jetons dont on dispose autour d’une table de cash-game et ceux d’une table de tournoi.

Le cash-game, pour les profanes, c’est lorsque tes jetons valent tes euros : tu peux aussi bien jouer de l’argent mais c’est sale. Lors d’un tournoi, tu paie ton Buy-in (entrée) et tu disposes d’une somme de jetons qui représentent une « monnaie imaginaire ».

 

Là c’est pareil, on a l’impression qu’à la finale du World Poke(r) Tour , Facebook a misé 19 milliards. On sait pas vraiment s’il a gagné son coup et surtout contre qui.

Je ne reviens pas sur le pourquoi de l’achat en lui-même. On aura déjà décrypté une stratégie qui se dessinait avec Instagram et qui vient se confirmer ici : Facebook a enfin décidé de laisser son utilisateur sortir de chez lui, car l’utilisateur moderne aime les applis à usage unique.

La vraie question c’est : pourquoi AUTANT ?!

Alors parmi les excellentes raisons déjà évoquées par tous les spécialistes du secteur, il y a la peur que quelqu’un d’autre se le paie (au pif, Google). Mais ce qui m’a particulièrement intéressé, c’est surtout l’impression qu’il s’agit là d’un moyen de verrouiller le marché, créer une bulle pour se retrouver, après l’explosion inévitable, dominant le marché à quelques acteurs (Google, Microsoft, Apple …).

 

Cette stratégie, très connue des joueurs de poker s’appelle « la stratégie du Chipleader »

Le chipleader, c’est celui qui a le plus gros tapis, la plus grosse somme de jetons (chips).

A la table finale d’un tournoi, il n’est pas rare de voir le Chipleader adopter un jeu très agressif. Il va miser très gros pré-flop ou très tôt dans le jeu, pour ne pas laisser les autres voir des cartes et améliorer leur jeu. Il va partir à Tapis plus facilement aussi. Assuré que personne ne peut le suivre sans risquer de sortir de la table, il décourage les aventuriers, limite les risques et vole les pots avant le dévoilement des cartes.

C’est une stratégie efficace mais risquée, à utiliser avec discernement et modération. Car on est pas à l’abri d’un chanceux  et il suffit d’un ou deux coups pour passer de chipleader à chiploser.  

L’objectif : éliminer les faibles tapis en quelques coups (eux auront tendance à partir à tapis facilement pour se refaire plutôt que de voir leur stock s’épuiser lorsque les blinds deviennent plus importantes) avec un rapport de force tellement inégal que la prise de risque est minimale.

Ainsi, on se constitue un stack important pour se préparer au bras de fer final.

A ce petit jeu, les mises sont des dollars, mais les vrais jetons sont des fonctionnalités et ils valent des utilisateurs.

 

La seule chose à espérer si on veut tirer son épingle du jeu, c’est doubler son stack avec un joli coup (petite paire servie, brelan invisible au flop, mon préféré) et s’en aller vite à une autre table.

 

 

Et si on ne se rend pas rapidement compte que l’économie n’est pas un jeu, ni un sport, si on ne prend pas vite des leçons des années 2000, on peut déjà commencer à rédiger le scénario du succès 2034 : le loup de la Silicon Valley, qui racontera les tribulations d’un barbu bronzé en tongs et en t-shirt qui crée sa start-up et se noie dans les milliards et le coca light avant qu’une panne d’électricité géante ne mette fin à son rêve.